Fatmira Dajlani, une enfant devenue femme trop tôt

Fatmira Dajlani, une enfant devenue femme trop tôt

Fatmira Dajlani, 42 ans, s’est mariée lorsqu’elle n’avait que 14 ans, alors qu’elle était encore une enfant. Elle a su trouver la force de divorcer et se bat dorénavant pour aider les autres dans le besoin.

“Ton histoire est tellement triste”, s’exclame Rakesh en direction de son amie Fatmira, tous deux accoudés à une table dans un café de Fushë-Krujë, une petite ville d’Albanie proche de Tirana. Fatmira n’hésite pas une seconde pour répondre sans vergogne, “non, je suis contente, sinon je ne serai pas là où j’en suis”, sourire aux lèvres.

Fatmira Dajlani n’avait que 14 ans lorsqu’elle s’est mariée. “J’ai grandi dans un monde où les enfants se marient très tôt donc c’était ma décision”, se souvient-elle avec amertume. Cette jeune fille ressentait tellement le manque de son père, décédé deux ans auparavant, qu’elle a décidé de partir vivre chez sa tante, côté paternel.

Une envie de liberté

“J’étais une très belle fille lorsque je suis arrivée à Fushë-Krujë”, raconte Fatmira. Les familles de la région disaient “on la veut pour notre fils”, avant même qu’elle ne fête ses 14 ans. ”Mais c’était trop tôt pour moi, je ne comprenais même pas le concept du mariage”, poursuit-elle, toujours stoïque.

Aujourd’hui âgée de 42 ans, cette femme très coquette a à présent compris qu’elle n’était pas assez mature pour prendre cette décision. Mais à ce moment-là, elle est imperturbable : elle veut se marier et elle va le faire. 

Pourtant, sa mère est venue la récupérer chez sa tante pour qu’elle rentre chez elle dans sa petite ville d’origine, Burrel, au centre de l’Albanie, où elle raconte avoir eu une belle enfance. “J’étais l’enfant préférée de la famille parce que j’étais la seule fille entourée de 5 frères”, se rappelle-t-elle.

Même si sa mère s’y opposait, son envie de liberté était trop forte. Elle a pris un bus pour rejoindre son futur mari, sans se douter que cette décision lui coûterait sa réelle liberté.

Une positivité à toutes épreuves

Son mariage n’a pas été fait en grandes pompes, il n’y a pas eu de fête. Sa mère n’a accepté cette union que deux ans après, lorsqu’elle avait 16 ans. Son premier enfant était déjà né. Elle en aura trois en tout avec son mari. “J’étais juste un enfant, il n’y avait pas d’amour avec mon ex-mari.”

Il faudra attendre ses 18 ans pour que Fatmira comprenne qu’elle n’avait pas la maturité nécessaire pour prendre la décision de se marier. “Je me suis dis que ce n’était pas normal de ne pas être libre et que je n’avais pas besoin d‘homme à mes côtés”, se souvient-elle.

Fatmira évoque avec pudeur avoir été violentée physiquement et psychologiquement dès les premières années de mariage, par son mari et la mère de son mari. “Quand on a une épreuve lorsqu’on est encore une enfant, ça construit notre caractère et quand on grandit, on est plus fort”, affirme-t-elle. Impossible pour elle de lui enlever son sourire, même après toutes ces épreuves traversées.

Aider les autres

Son envie de liberté n’a pas tardé à prendre le dessus sur le poids de la coutume du mariage des enfants. Elle ne pouvait pas concevoir d’être enfermée chez elle. Ce que Fatmira a toujours aimé, c’est travailler dans le monde associatif. “Je n’étais pas libre de faire ce que j’aime faire.” 

“J’ai commencé à travailler dans le milieu associatif et il était trop jaloux”, soupire-t-elle. Elle ne pouvait plus le supporter. Elle a pris ses affaires et a divorcé il y a douze ans. Depuis, elle ne s’est pas remariée et n’a pas eu d’autres enfants.

Cette association dans laquelle elle a commencé à travailler il y a vingt ans l’a beaucoup aidé quand elle en avait besoin. Accompagner les autres dans leurs épreuves est son objectif de vie. En créant son association Porta Roma për Integrim, elle vient en aide aux Roms de la ville de Fushë-Krujë.

Le camp de Roms accueille une trentaine de familles. © Barbara Gouy

Une bonté sans limite

“Je suis où j’ai toujours voulu être, je suis entourée de personnes positives et les personnes négatives, j’ai envie de les aider”, dit-elle avec une lueur dans les yeux. Un bâtiment est en rénovation pour accueillir les enfants roms qui logent dans des bidonvilles à quelques centaines de mètres. 

Fatmira est inarrêtable. “La seule chose que je veux, c’est construire d’autres projets et aider encore plus de personnes.” Distributions de produits d’hygiène, mise à niveau des enfants pour les inscrire à l’école… Porta Roma për Integrim se concentre sur la communauté roms mais aide également la jeunesse et les femmes en précarité. “Je veux accueillir autant de personnes que l’on peut.”

Un point d’honneur est mis à la précarité des femmes et des enfants. © Barbara Gouy

“On veut apprendre aux femmes à signer les documents et surtout à s’intéresser à ce qu’elles signent, notamment par rapport au mariage des enfants”, souligne Fatmira.

Lorsqu’on donne, on reçoit en retour

Ses amis qui sont également ses employés dans l’association l’appellent “Mira”. Ils sont reconnaissants envers elle. “Elle est comme une seconde mère pour moi”, partage Germa, une jeune italienne de 25 ans venue travailler en Albanie. “Elle est tellement positive, déterminée et marrante”, poursuit-elle.

Fatmira entourée de deux personnes de son équipe, devenues ses amis © Barbara Gouy

“Mira nous laisse être créative, on se sent vraiment en équipe avec elle”, souligne Rakesh, venu tout droit des Etats-Unis. “J’adore travailler avec elle, je suis tellement triste, il me reste moins d’un an ici.”

Simon, 28 ans, se sent épaulée par “Mira”. “Je sais que c’est ma patronne mais elle est comme ma famille, si j’ai besoin de quelque chose, elle est toujours là pour moi.” Un sentiment partagé par Fatmira qui raconte s’être dit “lui, c’est mon frère” en le voyant pour la première fois. La famille qu’elle a décidé de se construire, malgré les épreuves de la vie.

Barbara GOUY

Barbara

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